Albagnac, chaman à la Croix-Rousse

C’est un artiste secret et discret que nous avons rencontré chez lui à la Croix-Rousse. Un artiste en tout cas que le public lyonnais même informé et curieux d’art ignore complètement. Un artiste que bien des graveurs qui vivent et travaillent aujourd’hui à Lyon ne connaissent pas, sauf de nom peut-être, sans en savoir plus. Un graveur que d’autres, en revanche, ont eu comme professeur de gravure, à Moulins d’abord puis à Lyon jusqu’en 1990, Jean Marie Albagnac.

Chaman de la Croix-Rousse ? 

Peut-être car voilà un original à l’oeuvre étrange et poétique, œuvre qui résiste à l’analyse et traduit sans doute sur le zinc des images intérieures venues de nulle part, c’est à dire imposées par l’imagination la plus libre, la moins contrôlée, dangereuse peut-être. Quelque chose interpelle dans ces images énigmatiques comme produites sous l’influence de la transe, quelque chose comme des paroles inspirées qui nous parlent de nous, de ce que peut-être on ne veut pas savoir ou voir.

Albagnac, "L'homme trompé par l'amour", détail.
Albagnac, "L'homme trompé par l'amour", détail.

Par exemple : L’homme trompé par l’amour : imaginez dans la partie inférieure d’un cadre rectangulaire un large et profond espace couvert de formes qui ressemblent à des guirlandes de métal, acérées et blessantes, un espace dont on ne sait s’il est mer avec ses vagues  ou prairies avec ses herbes ; sur la ligne d’horizon, d’un côté un corps féminin dressé comme une poire allongée, pourvu d’une tête en forme de fleur d’où sortent des étamines ou des antennes, et de l’autre, monté sur une échelle appuyée à une espèce de cactus, une forme vaguement humaine, à tête de buffle, jambes noires et torse blanc, les deux étant reliés par une corde, de laquelle tombe un funambule ; et l’on en découvre encore une quatrième figure dissimulée dans l’espace inférieur, dessinée d’une ligne si fine qu’on le voit à peine d’abord, mais si nette que l’on voit apparaître dans les courbures de son œil la forme reconnaissable d’un corps féminin. Alors chaman, oui.

Ces images de représentations imaginaires proviennent de déformations, de substitutions, de mélanges, tous procédés si éminemment surréalistes qu’André Breton les reconnut comme siens.  Albagnac rapporte que celui-ci lui dit un jour : « Vous sentez le merveilleux comme je l’entends ». Et de fait, l’imaginaire surréaliste — érotisme, omniprésence du corps féminin, cruauté et amour — auquel se joint l’engagement politique vit encore dans ces gravures produites dans les années 50, et où sévit la guerre d’Algérie. 

Le patronage du pape du surréalisme aurait pu étouffer le créateur. Mais Albagnac, trop indépendant, ne se reconnait pas dans les principes du surréalisme, refuse d’adhérer au groupe, fuit des réunions où il sent qu’il n’a rien à y faire. Il ne se contente pas de répéter la formule par laquelle il a brillamment commencé mais, par des glissements successifs, on a l’impression qu’il se renouvelle. 

Albagnac, "La mémoire du regard cendré traverse miroir et traverse le temps", eau-forte, verni mou et pointe-sèche.
Albagnac, "La mémoire du regard cendré traverse miroir et traverse le temps", eau-forte, verni mou et pointe-sèche.

Dans les années 70, une deuxième manière s’est installée, celle qu’on pourrait appeler la période du miroir : de part et d’autre d’un axe vertical et central qui sert de ligne de partage ou joue comme un pli, la gravure construit deux parties quasi symétriques à partir d’une série de motifs récurrents peu nombreux et déjà présents, corps de femme, visage, oeil, corde et noeud, escargot, plume ...  On aboutit à des formes mystérieuses et uniques qui prennent peu à peu, dans les dernières tirées à l’URDLA notamment entre 88 et 93, l’apparence étrange de masques primitifs à fonction religieuse. Chaman de la Croix-Rousse ? Oui, encore.

 

Surgit alors cette interrogation : comment cet homme-là a-t-il pu rester ignoré ou presque de Lyon et de ses milieux artistiques (1)? Pourtant, il avait été recherché. Remarqué par François Stahly dès 1957 — à 26 ans—, qui écrit un texte sur lui dans la revue d’art zurichoise Graphis, adoubé par Breton, exposé à New York avec les surréalistes en 61, aux Biennales de Paris dès 63...

 

C’est que le chaman, s’il participe à notre monde, vit dans un autre univers, celui de son inspiration magique ; c’est aussi que s’il a travaillé, vécu à Lyon, il a un nom qui ne sonne pas de chez nous, mais évoque son Rouergue originel.

« Tout le monde peuvent pas être de Lyon », dit ironiquement la plaisante sagesse lyonnaise. 

Hélas !

 

P.B.

 

1 Mais Jean-Jacques Lerrant, critique au Progrès, lui consacre un texte en 1993.

 

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