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François Dupuis, un artiste sans concession.

François Dupuis est un artiste singulier. Au premier abord, son travail  - peintures, gravures, sculptures - on ne sait par quel bout le prendre. Fuyant, insaisissable. Peut-être parce que sa recherche la plus ancrée, la plus profonde est celle de la possibilité même de la représentation. 

Les motifs sont on ne peut plus traditionnels. Des paysages de Provence ou d’ailleurs, baignés d’une lumière dorée de couchant, - de ce soir si apaisant que Camus aimait tant et qu’il décrivait, dans L’Etranger,  «  comme une trêve mélancolique » -  ; des natures mortes (crânes, harengs suspendus, pêches posées sur un entablement comme un gisant dans un tombeau), des portraits, des nus, des bouquets de fleurs en pots, sagement posés sur une tablette. Des motifs  d’ailleurs déclinés aussi bien dans un médium que dans l’autre, par exemple Les Sardines dans leur boîte, peintes et gravées.

F. Dupuis, la petite maison, monotype.
F. Dupuis, la petite maison, monotype.

Parfois un même motif obsédant forme une série, travaillé presque jusqu’à l’épuisement : le même paysage banal - le tournant d’un chemin bordé de murs, plongeant sur un espace lointain -  un matin d’été à sept heures, ou en pleine journée… Qu’est-ce qui l’intéresse ici ? la variation de la lumière chaque fois diverse et subtilement rendue, ou ce lointain indiscernable, au centre de la toile où fuit le regard, qu’il soit doré par le lever du jour ou brûlé d’une  lumière dure et blanche ?

 

Avec cela, une maîtrise étonnante, une virtuosité du geste, de la technique : c’est juste, précis, efficace. On y est. On sent la fraîcheur du matin, la douceur ou la vibration de la chair. Dans la peinture, la touche est sûre, réfléchie ; les couches successives restituent la matière, traquent la lumière, disent la profondeur. Mais les teintes se fondent, se mélangent, dissolvent les contours, et brouillent la représentation. N’est-ce pas que la peinture qui représente avoue son incapacité à le faire ? 

Ou alors la touche se fait rapide, nerveuse, pleine d’intensité. Avec parfois comme des balafres. On devine la lutte, le corps à corps du peintre avec la peinture, qui finit par s’imposer et l’emporter. Abandon de l’artiste qui lâche prise : cela donne des fulgurances, des brèches, où peut-être il se découvre. Où il ouvre un coeur blessé, laisse parler l’angoisse, la douleur, ou la nostalgie.

F. Dupuis, Nu dans l'atelier, 63 x 30.
F. Dupuis, Nu dans l'atelier, 63 x 30.

L’exposition s’intitule « C’était avant ». Titre énigmatique. Qui nous échappe. Quelque chose a fait date. On aurait dû lui poser la question : avant quoi ? Pourquoi « c’était avant » ?  Cela peut se comprendre de tant de manières : c’était mieux avant ou pire ? Un titre qui enferme dans le souvenir du passé ou qui tire un trait pour passer à autre chose ? Ou ni l’un ni l’autre : le constat froid, objectif, que l’art, mais aussi la vie même, sont soumis au temps. Ancienne ou récente, l’oeuvre est toujours d’avant. D’un temps passé. C’est sans remède. De là peut-être la rage de production qu’on sent dans les séries, ou qu’on devine dans la richesse et la diversité quantitative de l’oeuvre. Un artiste qui se bat, qui voudrait tout maîtriser :  orgueil de peintre ou peut-être en même temps intranquillité.

On se dit maintenant qu’on ne l’a pas assez longuement regardé. Qu’on est passé à côté de quelque chose, sans doute. Signe en tout cas le plus certain de l’art.

P.B.

 

 

 

Francois Dupuis, « C’était avant »

Galerie L’oeil écoute, 3 quai Romain Rolland, 69005, du  7 au 28 novembre.

Ouvert du jeudi au samedi de 15 à 19 heures, et dimanche de 11h à 17h.

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Commentaires: 1
  • #1

    sailland (vendredi, 22 novembre 2019 14:44)

    Joli retour sur le travail de François Dupuis que je suis depuis quelques années. Des huiles, du dessin, l'eau-forte, il y a de tout, et ce tout est en effet remarquablement manié. Je reconnais une préférence pour les gravures, précises et délicates, les textures justement restituées. Du boulot à l'ancienne, comme j'aime. Merci pour votre papier. C'est toujours appréciable de découvrir des sensibilités communes.