Angèle Delasalle, graveure oubliée.

Le nom Angèle Delasalle (1867-1939), artiste peintre et graveure, ne dit rien à personne. Ou presque. Elle mérite pourtant notre attention. Car elles ne sont pas si nombreuses celles qui, entre la deuxième moitié du XIXème et les premières années du  XXème, ont revendiqué la condition d'artiste : pour l'essentiel, on connaît, au plan national, Berthe Morisot (1841-1895), Eva Gonzalès (1843-1883), Mary Cassat (1844-1926), Suzanne Valadon (1865-1938). Les artistes oubliées sont autant de feuilles mortes… « Et le vent du nord les emporte / Dans la nuit froide de l’oubli » comme l’écrivait Prévert. 

Anglèle Delasalle donc. De la même génération que celles-ci. Née à Paris et morte à Saint-Martin de Ré. Selon le Benezit, unique source biographique, elle est élève, à l'académie Julian, de Jean-Paul Laurens, Benjamin-Constant, et Jules Lefebvre. Elle expose d'abord des peintures au Salon des artistes français à partir de 1894. En 1899, son tableau Un soir à Saint-Cloud lui permet de décrocher une bourse de voyage ; elle découvre l'Italie, puis la Hollande où elle rencontre les gravures de Rembrandt, qui produisent sur elle une forte impression. Elle complète son voyage par un séjour en Angleterre en 1902 et expose à Londres, aux Grafton Galleries, des vues de la capitale anglaise. Elle fait partie enfin, dans les années 1900, des artistes de galerie Georges Petit. 

Dans un article de la Gazette des Beaux-Arts du 1er octobre 1912, « Peintres-graveurs contemporains - Angèle Delasalle» , Raymond Escholier, journaliste, jeune critique d’art alors,  consacre une dizaine de pages élogieuses à notre artiste.  On y voit les centres d’intérêt de la peintre : les paysages, les scènes de la vie ouvrière, les portraits pour lesquels elle est reconnue, les nus, les animaux. Retraçant son itinéraire pictural, suivant ses influences - Rembrandt, Turner, les Vénitiens, Velasquez - , il montre son goût pour le clair obscur, les atmosphères vaporeuses, et son effort pour gagner la simplification qui fait les vrais artistes, l’éclaircissement de sa palette.  Il conclut ainsi : «  Dès aujourd'hui, cependant, il est permis de porter un jugement sur ce talent probe et solide, aussi peu féminin que possible… De la pénombre rayonnante se dégagent des figures rencontrées, des visages connus de bourgeois, d'artistes, d'ouvriers, de grands seigneurs; et chacun a le caractère de sa fonction et de sa race. La recherche du caractère, voilà ce qui, avec le goût de la vie présente, singularise cette peinture toujours plus rude, toujours plus simple, et pourtant toujours plus étudiée. »

Il s’agit d’une artiste qui n’a pas, semble-t-il, considéré la gravure comme une activité vraiment autonome : les vingt-huit estampes exécutées à partir de 1904 et recensées par R. Escholier en 1912, viennent toujours en complément des peintures, n’en sont que la traduction à l’usage du plus grand nombre. De là le fait qu’elle les ait souvent publiées dans la Gazette des Beaux-Arts, ou dans la Revue de l'art ancien et moderne. Voir le catalogue.

On y retrouve les mêmes sujets. Le principal intérêt, sur ce plan-là, est la présence de la vie ouvrière, qu’on n'attend évidemment pas à l’époque dans une production féminine. Deux d'entre elles, Un Coin de fonderie (1910), et Dans la forge, reposent sur une opposition violente des lumières du feu et de l'ombre des ateliers. Les silhouettes des ouvriers se découpent, à peine visibles parfois, sur le blanc et le noir. Dans Le Couvreur (1910), la figure dresse sa stature imposante et tranquille dans un cuivre vertical, accentuant ainsi sa position dominante au-dessus de Paris étendu à ses pieds. Pour les autres, Angèle Delasalle est de son temps.

Gravure de reproduction, plus que d’invention, donc. Néanmoins, si elle ne s’y montre pas novatrice, elle y fait voir son habileté, sa liberté de geste. Le tigre dévorant sa proie (passé à Drouot il y a quelque temps) ne manque pas d’énergie dans le traitement du pelage. Dans le seul paysage que nous ayons eu sous les yeux, A Montigny-Beauchamps, paru en 1907 dans la Revue de l’art ancien et moderne, la taille très libre des feuillages et du ciel s’inscrit dans la continuité de Rembrandt et de Corot. Les nus sont de leur époque : on songe à ceux de Maurice Asselin (1882-1947) ou d’Edmond Ceria (1884-1955), et à d’autres artistes qui, à partir des années 20, loin de l’immobilisme académique, ont préféré suivre le chemin tracé par la franchise impressionniste et résister aux aventures modernistes.

P.B.

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