Une correspondance de graveur

Jos Jullien à Charles Forot, Lettres d’un illustrateur à son éditeur, déc. 2017.

Trois raisons de s’intéresser à ce livre : il porte sur un graveur-illustrateur, sur un artiste local, et un artiste oublié pendant des décennies, et récemment redécouvert.

Il faut d’abord saluer l’initiative de Mme Porte des Archives départementales de l’Ardèche d’avoir permis la publication de la correspondance de Jos Jullien avec son ami Charles Forot, fondateur, avec l’écrivain lyonnais Louis Pize, de la maison d’éditions Au Pigeonnier, installée à Saint-Félicien (Ardèche). Saluer aussi le travail de Stéphane Rochette, qui a multiplié les notes pour éclairer au mieux contexte et sous-texte, et complété la lecture par un index nominum des plus utiles. On en vient à regretter que les archives départementales lyonnaises dont les publications sont orientées vers l’histoire et l’économie, ne s’attachent pas à rappeler de la même manière la mémoire des artistes lyonnais. 

 

On ne sait pas toujours assez combien ce poète-éditeur qu’est Charles Forot a animé la vie culturelle, littéraire et picturale de sa région au lendemain de la Grande Guerre. Autour de lui, gravitent des écrivains et des artistes, graveurs et illustrateurs, qui font les belles heures de la période art déco de la région : Jean Chieze, Philippe Burnot,  Decaris, notamment. Avec eux, ce Jos Jullien, auquel nous avions consacré une page. 

Cette correspondance, 447 lettres entre 1920 et 1932, intéressera les esprits curieux de mieux connaître un milieu artistique restreint et une époque. Jos Jullien est ce qu’on appelait autrefois un polygraphe : médecin, il fait des recherches biologiques et écrit des livres de médecine; amateur passionné de paléontologie et d’archéologie - on lui doit entre autres la résurrection d’Alba la romaine -, il fouille et écrit des comptes-rendus historiques; il tente de se faire romancier, et même dramaturge. Et il est aussi graveur.

On se plaira d’abord à pénétrer un peu dans la vie quotidienne d’un médecin de campagne à Joyeuse, 1200 habitants dans les années 20 : temps passé en visites, sur les routes, peine à trouver un collaborateur ou un remplaçant, liberté limitée par les exigences des accouchements à assurer quelle que soit l’époque. On y voit les difficultés de circulation (aller de Joyeuse à Saint-Félicien ? vous n’y pensez pas !), l’utilité et la fragilité de l’automobile (accidents, pannes…), l’apparition de l’électricité dans les intérieurs. Un autre monde !  Et un médecin cultivé comme on n’en fait plus, capable certes de publier une étude sur la syphilis en Vivarais, mais aussi de parler Proust, Valéry, Maurras, Gide, ou d’apprécier l’opéra qu’il va écouter à Orange… Curieusement la peinture de son temps est absente de ses lettres. 

Autre intérêt encore : la peinture indirecte du milieu artistique : on y mesure les difficultés de l’éditeur dans un univers où les amateurs potentiels sont rares, et disséminés aux quatre coins de la région. Les espoirs et les désillusions de l’artiste, le travail répété de la gravure (1er état, 2ème état etc…) et de l’impression, avec le choix des papiers et des encres; la façon dont « ça vient » ou « ça ne vient pas »; les amitiés et les rivalités. Sur ce plan-là, on regrette de ne pouvoir lire en regard les lettres de Charles Forot.

Le plus admirable est vraiment la personnalité de Jos Jullien. Discret, iI se livre très peu : on ne sait presque rien de sa vie personnelle, de sa maison, de sa famille, de ses autres activités. On imagine une vie rangée, bourgeoise, convenue. Mais voilà qu’on apprend incidemment, en des mots contenus, qu’il se découvre un jour une fille illégitime. Voilà qu’il tient à ce qu’on ne parle pas des amies  connues « de lui seul » venues le voir…   On devine un homme bouillonnant, et un séducteur, qui place Casanova au sommet de ses préférences, autant que le Stendhal de la recherche du bonheur.

Ses lettres, le plus souvent, sont factuelles. Mais avec son style vif, incisif, parfois polémique, on devine l’ homme d’action, le pragmatique, qui ne s’embarrasse pas forcément de convenances, qui travaille vite. Il n’a peur de rien : en gravure, le bois, le burin, l’eau-forte, tout s’apprend : pour lui, tout est facile.  

S’il est scandalisé par des conduites ou des faits (par exemple, le projet du conseil général de l’Ardèche, qu’il combat vigoureusement, de faire construire un barrage qui noierait le Pont d’Arc), il ne montre pas une sensibilité excessive : pas poète pour deux sous ! Amoureux des sites et des vieilles pierres de son Ardèche natale, oui, mais d’un amour réfléchi, argumenté : pour la beauté des paysages ? pas vraiment ! surtout pour l’interêt scientifique (archéologie et paléontologie). C’est bien l’esprit de géométrie, comme disait Pascal, qui l’habite. Ses conseils à Forot - il est l’aîné, et se fait volontiers protecteur - sont toujours raisonnés. Mais comme son éditeur S. Rochette le fait remarquer, heureux de vivre, optimiste, il entraîne le monde autour de lui par sa gaieté, son énergie. L’échec même ne le trouble pas. C’est finalement un dilettante aux engouements absolus et passagers : la gravure devient un temps son activité de loisir principale, puis il l’abandonne pour autre chose. 

Son art lui-même, qu’on peut apprécier à travers quelques illustrations choisies, est à l’image de cette personnalité : des portraits ou des paysages d’un style nerveux, d’une exécution rapide et efficace et d'un dessin juste, qui manque parfois de finesse et d'expressivité.

Cela n’empêche pas de belles et fortes planches qui méritent d’être davantage connues, à l’image de leur auteur.

 

 

Jos Jullien à Charles Forot, Lettres d’un illustrateur à son éditeur, édition établie par Stéphane Rochette, Archives départementales de l’Ardèche, décembre 2017. 

 

P.B.

 

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