Le cas Stengelin (1852-1938)

Il nous a été donné de feuilleter un carton d’estampes provenant de la succession d’Alphonse Stengelin, artiste lyonnais né en 1852 et décédé en 1938. La découverte de ces feuilles, probablement une petite partie du fonds d’atelier de l’artiste, composé de ses propres épreuves, et d’achats ou d’échanges, ne laisse pas d’apporter quelques enseignements intéressants. C’est l’occasion de réexaminer le cas de cet artiste singulier qui ne suscite pas beaucoup l’intérêt des amateurs.

Les artistes lyonnais, dit-on, liés à l’Ecole des Beaux-Arts, qui les forme à un métier de dessinateur sur soie, ne sont guère encouragés à quitter leur ville, à prendre le risque de la capitale ou de l’ailleurs. Il vaut mieux le repli sur soi ou l’entre soi, à peu près sûr qu’on est de garder sur place des succès peut-être modestes mais réguliers. Des artistes lyonnais exilés à Paris il y en a pourtant (Chenavard, Puvis de Chavanne, Flandrin, Vollon, Carriès …) mais, devenus parisiens, ils sont en butte à la critique, et même s’ils réussissent, sont parfois négligés par les amateurs lyonnais. C’est ce qui arrive probablement à Stengelin.

Car lui s’éloigne de sa ville natale. Son origine et sa formation y sont peut-être pour quelque chose. Son père Johann Gottfried (Jean Godefroy) Stengelin (1811-1888) est d’origine allemande, et sa mère, née Fitler (1818-1894), est suisse et vient d’une famille qui entretient depuis longtemps des liens avec Lyon. Notre artiste, lui, est né à Lyon où son père demeurant quai Saint-Clair (aujourd’hui quai André Lassagne) est employé puis associé d’une maison de banque lyonnaise. 

 

Même s’il suit les leçons de Joseph Guichard, professeur aux Beaux-Arts, de Fleury Chenu et d’un certain Némorin Cabane, il ne passe pas par l’Ecole des Beaux-Arts, chose étonnante à l’époque pour qui se destine au métier artistique. Plus grave encore, il parfait sa formation à Paris où il reste cinq années, louant un atelier, suivant des leçons ici ou là, et copiant au Louvre les Hollandais, non sans voyager régulièrement en Europe (Hollande, Belgique, Allemagne, Suisse, Italie).

Et puis lassé de la trop grande ville, lui qui trouve son bonheur dans la contemplation de la nature, toujours fasciné par le paysage hollandais, il s’établit vers 1879 en Hollande - il a 27 ans -  d’abord à Hooghalen en Drenthe, puis à Katwijk, village de pêcheurs près de Leyde, de 1882 à 1912. De là, pour peindre sur le motif, il navigue sur un bateau atelier comme Daubigny, ou s’installe pour quelques jours dans la demeure simple d’un paysan… Néanmoins, il revient tous les étés dans la propriété familiale d’Ecully, où il aime recevoir ses amis.

Avec le temps et la célébrité, il a noué des liens avec des artistes lyonnais plus âgé,  F. Vernay, Saint-Cyr Girier ou de sa génération Jacques Martin, Cavaroc ou Seignemartin, peintres qu’il invite chez lui et à qui il achète des toiles. En Hollande, il entre en relations avec des peintres de ce qu’on appelle l’Ecole de La Haye, mouvement célèbre pour ses paysages réalistes et ses représentations de la vie hollandaise quotidienne : A. Mauve, J. Israels, H.M. Mesdag et son épouse S. Mesdag-Van Houten, et d’autres encore qui viennent même peindre dans le village de Katwijk. Tous influencés par la peinture française, celle de Barbizon mais aussi des impressionnistes. 

Par là encore Stengelin se distingue des Lyonnais. Au XIXème ils ont tout au plus des relations avec d’autres régionaux et, à notre connaissance, n’ont pas tissé de liens avec des artistes étrangers. 

 

 

 

Dans les gravures du fonds d’atelier, on trouve des feuilles d’A. Appian et de Beauverie, les seuls lyonnais à avoir publié à Paris dans les cahiers de L’Illustration nouvelle, publication de la Société des aquafortistes de A. Cadart, cette maison d’édition née en 1862 et vouée à l’estampe originale. Mais aussi des oeuvres d’artistes étrangers : des planches de Carel Nicolas Storm’s van Gravesande, formé à La Haye, habitué à voyager en France, et en contact avec l’école belge, dont Félicien Rops, qui a fondé à Bruxelles en 1867 la Société internationale des aquafortistes. 

Voilà encore des planches plus nombreuses de Philip Zilcken, graveur prolifique, assez souvent au service de ses prédécesseurs et/ou contemporains, dont il reproduit les oeuvres. Il grave même d’après Stengelin qu’il connaissait personnellement, pour l’avoir visité à Ecully et avoir écrit un catalogue des estampes de ce dernier (1) . Correspondant de la Société des aquafortistes français, il fonde avec d’autres le Nederlandse Etsclub (Association des aquafortistes néerlandais) en 1885.

Plus étonnamment encore, on trouve des pièces du bâlois Carl Theodor Meyer-Basel qui fait carrière en Allemagne jusqu’en 1919. Là il adhère à la Sécession et participe à la fondation en 1891 de la Société de l'eau-forte originale (Verein für Originalradierung) à Munich. Avant même son retour en Suisse, en 1908, il crée avec d'autres artistes l'association de graphistes suisses Die Walze.

 

Dans ces gravures rassemblées par Stengelin, se lit ainsi l’existence, au niveau européen, d’un mouvement de promotion et de défense de la gravure originale, né en France dans la deuxième moitié du XIXème siècle. L’artiste lui-même fait partie de ces réseaux de peintres graveurs, engagés dans des associations (2)  destinées à faire connaître leur travail, à se distinguer, dans une société où les artistes, nombreux, rencontrent une concurrence plus rude. Ils partagent les mêmes ambitions, et les mêmes besoins, avec une même conception de l’art, assez traditionnelle sans doute, mais ouverte sur la modernité impressionniste.

 

 

Et son art ? Disons d’abord que son succès est manifeste entre 1890 et 1914, avec une présence sur les cimaises de Société nationale des Beaux-Arts à Paris ou dans les salons de Lyon. De Stengelin, on vante la technique, la vérité, la sincérité, la justesse, la qualité des ciels, la justesse des scènes qu’il représente : un voilier remontant un canal, ou accosté sur une plage pour décharger le poisson ou la cargaison, les humbles demeures des paysans drenthois et les activités des pêcheurs de Katwijk. 

Les critiques faites à son travail sont celle de la répétition des mêmes motifs et de son art qu’on ne voit pas différent des maîtres hollandais du Siècle d’or :  «  un Hollandais de musée » dit méchamment un critique suggérant l’aspect dépassé de son style. Ses motifs sont certes restreints comme ceux de beaucoup de peintres. Il rend avec habileté et charme les paysages brumeux et lumineux de la Hollande, et malheureusement pour lui, trop peu ceux de la campagne lyonnaise. 

Il n’est pas non plus un novateur, un explorateur de voies inconnues. Mais lui reprocher de peindre comme les Hollandais du XVIIème siècle, c’était faire preuve d’aveuglement : en réalité, on n’a pas voulu voir la modernité d’un style aérien, aux touches parfois juxtaposées, qui le rapprochent de l’impressionnisme. Sa palette lumineuse, où dominent les nuances de blanc et de gris argenté, sa touche légère, s’écartent trop des ensembles peut-être colorés mais sombres de l’épaisse peinture lyonnaise du XIXème siècle.

 

 

Ainsi donc Alphonse Stengelin reste un artiste à découvrir. Sa vie et son oeuvre dessinent en creux les faiblesses de beaucoup de peintres lyonnais du XIXème siècle, pas plus inventifs que lui et de surcroît peu curieux des tendances nouvelles, comme timides, voire craintifs, à l’idée d’enrichir leur pratique au contact des différences. Pour cela, il faut attendre le début du XXème siècle.

 

P.B.

 

 

 1/  Philip Zilcken, Catalogue descriptif des eaux-fortes et lithographies de Alphonse Stengelin, 1910, La Haye, imprimerie Mouton et Cie. 

 2/  Stengelin a fait partie de Pulchri Studio, la plus célèbre association d’artistes des Pays-Bas, fondée en 1847, qui proposait chaque année des expositions collectives.