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Découvertes

Il est des graveurs dont le travail a un destin étrange. Paul Borel (1828-1913) est de ceux-là. 

Au cours de sa vie, on le connaît surtout pour ses décorations murales d’église. Rentier, imprégné de l’enseignement de Lacordaire, il travaille à Lyon, et dans les environs, notamment avec l’architecte Bossan et presque gratuitement. On lui doit, entre autres, les vitraux de Saint Bonaventure, les fresques de l’église d’Ars, la chapelle des Pères dominicains d’Oullins… A priori, un peintre dans la tradition de ce catholicisme lyonnais des Ballanche, Ozanam ou Lamenais. D'un art aujourd'hui bien peu prisé.

Oui mais…

Paul Borel, Le pèlerin près de l'arbre, 19,8 x 28,4
Paul Borel, Le pèlerin près de l'arbre, 19,8 x 28,4

Il est aussi graveur. 

Mais un graveur très largement inconnu, ignoré de son vivant même : sa première eau-forte est de 1865. En 1867, il donne une estampe intitulée Vue de Monaco chez Cadart, le grand marchand éditeur d’art parisien de ce temps-là : ce sera la seule publiée.  Et pendant trente ans, ses gravures restent dans ses cartons, tirées à peu d’exemplaires, données parfois à des amis, à des relations.

Il n’est vraiment connu qu’à partir de ses soixante-dix ans, vers 1898, quand Huysmans, dans La Cathédrale, évoque « un artiste inconnu, vivant en province, et n’exposant jamais à Paris, peignant des tableaux pour les églises et pour le cloître, travaillant pour la gloire de Dieu, ne voulant accepter, des prêtres et des moines, aucun salaire » ; il célèbre ses gravures religieuses comme celles d’ un « aquafortiste puissant » pour lequel « il est permis de songer à Rembrandt ». La critique du début du XXème siècle s’empare de lui : on se met à reconnaître sa peinture décorative, et à connaître ses gravures : paysages avec figures de pèlerins, de moines, ou reproductions de ses peintures murales. On le compare à Puvis de Chavannes ; Focillon en 1920 en fait le « Giotto des Dombes ». Henri Béraud, à sa mort en 1913,  lui donne la figure sublime du dernier moine peintre. Puis on l’oublie.

 

En 1977, on le redécouvre : un marchand parisien fait la trouvaille d’un ensemble qui relance l’intérêt pour l’artiste et met en alerte : une première exposition de l’oeuvre gravé est organisée (1978) au Palais des Congrès de Paris, dans les salles du Centre religieux International. 

P. Borel, L'Estaque, 24 x 33,5.
P. Borel, L'Estaque, 24 x 33,5.

Nouveau rebondissement en juin 1981 : quelqu'un s'avise de chercher au collège d’Oullins, où Borel a travaillé plusieurs décennies à la décoration de la chapelle : on finit par découvrir à la porte même de l’oratoire du dernier père dominicain, des cartons contenant des gravures dans leur état définitif. Et en décembre de la même année, un catalogue raisonné des soixante-six gravures connues est publié dans Les Nouvelles de l’estampe (N° 60). L’histoire pourrait s’arrêter là.

 

En 1982, un descendant de l’artiste, visitant le Musée des arts décoratifs, tombe sur le catalogue sus-nommé. Sans doute intrigué, et par acquit de conscience, il se rend à la vieille ferme familiale des Atheux, près de Saint Héand, dans la Loire, et la fouille : il découvre dans les greniers soixante-huit nouvelles gravures de paysages, dont on ignorait tout, des gravures de paysage essentiellement, avec d’autres dessins.

 

Aujourd'hui, rien ne nous assure que les gravures de Paul Borel sont ainsi toutes répertoriées. C'est une série de hasards, de goûts collectifs, d'intérêts particuliers ou de passions privées, qui finit par établir, au fil du temps, la connaissance de l'oeuvre et par fonder sa pérennité. 

 

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