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Les Habités...

Une bonne raison de faire un tour à Saint-Etienne : l’exposition LES HABITÉS qui regroupe trois graveuses travaillant dans la région, Anya Belyat Giunta, Laurence Clair et Eleni Pattakou. C’est Philippe Durand,  encadreur tenant galerie, où l’on voit habituellement des artistes de qualité, qui reçoit, associé à l’association « Les amis d’Alfred G. Regner »,  un  artiste (1902-1987) fort estimable, soit dit en passant, originaire d’Amiens et fondateur du Salon de gravure de Bayeux.

Une exposition collective est toujours un pari.  Ici, la communion, la fraternité, je devrais dire la sororité, l’emporte. Ces « Habités » ce sont vraisemblablement les travaux présentés sur les cimaises. Outre les formats, (pas de très grandes feuilles mais de celles qu’on peut manipuler,  approcher des yeux), c’est la présence de la figure humaine qui les lie.  Pas la présence, non, mieux encore, la trace de la présence, que celle-ci relève du flou de la mémoire, du mythe, du phantasme, ou encore des objets qui ont été eux aussi possédés, « habités » pour ainsi dire. On y voit des silhouettes et des ombres, des êtres mi-hommes, mi-animaux, on y devine des visages aux formes végétales. On aime l’idée que des artistes se préoccupent de cet impalpable, de cet immanent, ce presque surnaturel. Serait-ce parce qu’elles sont femmes ? Et, même s’il faut mettre le titre au féminin, ce sont les artistes elles-mêmes qui sont « habitées ». Ce qui sourd fiévreusement de ces estampes, ce sont les profondeurs mystérieuses de leurs imaginaires, de ce qui les hante.

Anya Belyat-Gunta, "Medusa."
Anya Belyat-Gunta, "Medusa."

Anya Belyat Giunta, d’abord. Voilà une artiste dont je ne devrais pas aimer le travail. Or il plaît. Mieux il fascine. Et dérange. Il y a quelque chose de « l’unheimlich» freudien, de cette « inquiétante étrangeté » selon l’expression de Marie Bonaparte : on a devant ces dessins, ou ces gravures, ces peintures, l'idée de quelque chose d'intime, de familier, quelque chose qui nous est proche, et en même temps inconnu et mystérieux, qui dérange le spectateur, mal à l’aise et inquiet. Anya Belyat-Giunta s’aventure loin en elle.  Des titres pour nous éclairer : Tête,  Marquise X, Strange figures (trois estampes), Medusa (six estampes), toutes eaux-fortes avec parfois de la pointe sèche.  Inquiétante étrangeté ! Et beauté étrange. Des visages qui n’en sont plus, des cheveux qui ruissellent comme des cascades, des yeux béants, dévorateurs comme des bouches. Méduse est là. Une séduction qui vient aussi de la force du trait, de sa finesse séductrice, de son évanescence serpentine. Un trait auquel s'ajoute comme une « signature », un geste minuscule, un rien qui fait tout, une virgule, un élancement, léger comme un duvet d’enfant. 

Dans Convergences (transfert, collage, gaufrage, dessin), une série de petits formats aux personnages minuscules,  dans La chambre du cœur de Voltaire (tirage numérique, édité par Jean Pierre Huguet) déjà vu lors d’une exposition au GAC d’Annonay en février dernier, on découvre une veine en partie différente : étrangeté encore, mais l’inquiétude se transforme ici en danse, verve, humour. L’artiste ou les métamorphoses.

Laurence Clair, "Esprits de mine".
Laurence Clair, "Esprits de mine".

 

Laurence Clair, des trois graveuses, est la seule, dans ses Esprits de mine (eaux-fortes et aquatinte au sucre, contrecollé), comme dans ses Autoportraits (impressions, techniques mixtes, dessins) à introduire de la couleur. Des gris ou des bleus, pâles ou profonds, sculptent des formes oblongues quasi abstraites suspendues dans le cadre de la plaque ; des apparences de plis, de manches, de jambes, qui font comme d’antiques statues grecques sans tête, suggèrent discrètement l’origine des ces visions : la salle des « pendus » d’une de ces mines que la région stéphanoise a connues, où les mineurs laissaient leurs habits avant de se changer pour descendre dans le puits. L’utilisation, pour la gravure elle-même, d’un très beau et très fin papier contrecollé, donne des effets de miroitements, de transparence : on croirait voir des silhouettes à travers les voilages d’une fenêtre. « Esprits » des mineurs glissant dans le silence d’un soir. C’est le bleu clair, le gris, le vieil or qui dominent dans les Autoportraits, silhouettes très lointaines qui s’écrivent dans ce qui semble dentelle, sur un papier légèrement gaufré, portant ainsi l’empreinte d’on ne sait quoi de mystérieux. Quelque chose a été qui n’est plus. 

 

Eleni Pattakou, "Un silence de pierre"
Eleni Pattakou, "Un silence de pierre"

Eleni Pattakou montre ses tout derniers travaux.  Outre deux estampes isolées (une eau-forte et une manière noire), une série de neuf estampes, inspirées par un texte du poète André Blater, Un silence de pierre. Série assez inattendue, qui ouvre peut-être une nouvelle recherche pour l’artiste. Plus intérieure, plus forte aussi, ou plus radicale ? Sur des feuilles de petite taille (24x30), surgit le dessin, expressif et acéré, de personnages dans des situations dégagées de toute temporalité, de toute contingence : une femme en buste, le visage grimaçant, sous l’effet d’une émotion violente ; la silhouette sombre d’un personnage faunesque le dos tourné ; un aigle dressé sur ses pattes de bouc ; un homme qui mord et déchire la chair de son bras. Tout un imaginaire fantastique, dramatique, terrifiant parfois, qui trahit des obsessions, des peurs, des phantasmes violents. L’encre noire des formes sans concessions, dure sur la blancheur de la feuille, ne s’embarrasse pas de nuances et accentue encore l’effet tragique de ces feuilles. 

 

Trois artistes donc, à voir ou à revoir, qui réussissent dans leur diversité à susciter l’intérêt et l’émotion.

P.B.

 

 

 

Exposition Les Habités

Chez Philippe Durand, encadreur 

21 rue Henri Barbusse

Du vendredi 18 mai au samedi 2 juin

Ouvert du mardi au vendredi de 10 à 12 et 14 à 19 heures, samedi de 10 à 12. 

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