De l'atelier

Visite d’atelier en ce début de semaine. Un de ces ateliers au charme suranné dans lesquels travaillent deux artistes, Bernard Rouyard et Jean-Philippe Bui-Van. Un immeuble en voie de délabrement et voué à la démolition prochaine, la façade piteuse portant encore les marques de son ancienne aisance. Un escalier de pierre grise, des murs défraîchis, et miracle, une fois la porte d’entrée franchie, les oeuvres d’art, la création, la beauté.

Le visiteur n’entre pas dans un atelier comme dans un moulin ; on y pénètre, avec réserve, presque avec un sentiment d’effraction. C’est un lieu mystérieux, magique, où s’opère la création d’un monde. Là, en ce jour, je pense à Rembrandt, à son alchimiste ou à son philosophe : tables encombrées, feuilles éparses répandues, entassées, flacons, tubes, instruments divers, objets improbables, le tout dans une lumière de clair obscur … 

Que fait-il ici, le visiteur ? Veut-il retirer les voiles qui abritent la création, en découvrir l’énigme ? Le décor a beau être sans doute à l’image de celui qui l’habite, il ne dit rien de ce qui se joue dans l’acte créateur. 

Le visiteur en effet ne sait plus où poser son regard, sollicité par tant de choses et la nouveauté. Il y apprend vite la vanité de sa quête. La peinture ou la gravure vue dans l’atelier ne parle pas plus que sur les cimaises de la galerie ou du musée.  

Et l’artiste ne facilite pas les choses, pour qui le visiteur est à la fois bienvenu et déplacé. S’il est accueillant, avenant, s’il aime qu’on lui rende visite, se réjouit de montrer son travail à l’amateur bienveillant, en même temps il ressent une gêne confuse, ou parfois une inquiétude à la pensée que son visiteur considère des pièces inachevées, voire abandonnées, des travaux en cours qui dépassent ses forces actuelles, mais que, « sûr, promis, il va reprendre, retravailler, redresser ». Va-t-il montrer quelques toiles ? Il les déplace à tour de rôle, mais les laisse sous le regard à peine dix secondes, passe à une autre qui est « mieux réussie, parce que là vraiment ce coin, c’est pas fini, il manque quelque chose », et ainsi de suite. Ouvre-t-il un carton de gravures ou de dessins, il les fait défiler sans pause, lui qui les connaît, dans une fébrilité non feinte, devant celui qui ne les connaît pas et ne voit rien. 

Donc il faudrait s’asseoir. Sortir une bouteille, parler de tout et de rien, converser. Mais où ? Les chaises, le fauteuil, le canapé sont encombrés ! Ou bien y passer des heures, ouvrir soi-même les cartons, remuer les feuilles abandonnées dans un coin, comparer telle ébauche avec telle autre… Mission impossible tant elle s’apparente à un viol d’intimité. 

Enfin pénétrer dans un atelier d’artiste, c’est comme feuilleter les brouillons d’écrivain. Le lecteur de la prose rythmée et fluide de Flaubert est loin d’imaginer le fouillis indescriptible des milliers de feuillets qui remplissent les dossiers de l’auteur au travail ; la beauté formelle s’y forge sur d’innombrables essais, ébauches farcies de ratures, ajouts, repentirs, corrections, éliminations, abandons. Dans l’atelier, c’est le même foutoir, le même amoncellement de cartons, de feuilles, d’esquisses, de toiles inachevées ou non, appuyées contre le mur et montrant leur châssis, de pinceaux et de pastels, d’objets abandonnés à terre, la même profusion d’essais, de ratés, de brouillons. 

Et donc toujours se souvenir que l’art procède d’un long mûrissement, d’une lente sélection à quoi l’artiste doit procéder, s’il en est un.

P.B.

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