Autoportraits, de Rembrandt au selfie, MBA, 26/03-26/06 2016

L’explosion récente du selfie, cette pratique de l’autoportrait photographique instantané, pouvait rendre inéluctable la présentation de ce sous-genre pictural qu’est l’autoportrait. D’ailleurs amusant de constater que le musée Roger-Quillot de Clermont-Ferrand présente actuellement une exposition temporaire intitulée les « Autoportraits du musée d’Orsay » (jusqu’au 5 juin 2016). Mais laissons-là la rivalité entre villes d’une même région… pour ne retenir que le souci louable des conservateurs de coller à l’évolution de la vie sociale.

Lovis Corinth, Autoportrait, 1923-4
Lovis Corinth, Autoportrait, 1923-4

L’exposition, près de cent cinquante œuvres – peintures, dessins, estampes, photographies, ainsi que sculptures et vidéos  exploite les ressources de trois institutions, le Musée des Beaux-Arts de Lyon, la Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, et les National Galleries of Scotland d’Edinbourg, complétées par quelques prêts provenant de collectionneurs privés lyonnais et, pour la partie contemporaine, du Zentrum für Kunst und Medien de Karlsruhe, ainsi que du Musée d’art contemporain de Lyon. 

 

Les promoteurs ont organisé la présentation en sept sections thématiques, analysant les grandes typologies de l’autoportrait et son évolution au fil du temps : le regard de l’artiste, l’artiste en homme du monde, l’artiste au travail, l’artiste et ses proches, l’artiste mis en scène, l’artiste dans son temps et le corps de l’artiste. On le voit, le propos déborde l’autoportrait proprement dit, puisque les concepteurs ont élargi leur sujet à toutes les représentations de soi, ce qui enrichit nettement le parcours.

On se réjouit que les trois musées aient décidé de puiser uniquement dans leurs réserves, ce qui donne au visiteur le plaisir de découvrir et d’apprécier des oeuvres et des auteurs trop souvent jugés mineurs, c’est-à-dire des régionaux. Belle surprise que la présence, dans le fonds de notre musée, de peintres français comme Lucien Simon, dont l’autoportrait frappe par la maîtrise picturale, ou de peintres d’origine locale rarement montrés comme les lyonnais Louis Lamothe ou Michel Dumas, attirés par Paris. Bonheur de rencontrer des oeuvres de peintres étrangers connus ou non, germaniques (un étonnant Kokoschka, l’Autoportrait en artiste dégénéré) ou écossais, comme David Martin, dont on voit un autoportrait d’une sérénité confiante, ou Ken Currie (né en 1960), dans un autoportrait nu stupéfiant.

On ne se plaint pas non plus ici que l’estampe ‑ lithographies de Munch, ou eaux-fortes de Rembrandt et d’autres, ou bois gravé de Heckel ‑ trouve une place méritée et importante : présence, évidemment nécessaire, des planches de Rembrandt en raison de sa contribution au genre, mais aussi, justifiée, de Lovis Corinth, Paul Klee, Max Beckmann, Max Klinger, Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Edvard Munch, dans une sélection d’expressionnistes rarement exposés en France.

         Erich Heckel, Portrait d'homme, 1919.
Erich Heckel, Portrait d'homme, 1919.

Des pièces remarquables pour l’amateur de gravures ? Presque toutes le sont. S’il fallait n’en citer que trois, nos préférences iraient à l’eau-forte de L. Corinth, se représentant en train de graver une plaque, le regard tendu, d’une acuité exceptionnelle, d’une pointe légère, tout en suggestion. Et, même si on l’a déjà vu et revu, à l’Autoportrait en train de dessiner de Rembrandt, de 1648, petit homme en buste, le chapeau sur la tête, un bloc de feuilles sous la main, le regard vers le spectateur, le visage rondouillard et comme replet d’un tabellion, la moitié du visage éclairée par la blancheur d’une fenêtre à sa gauche. Et pour terminer le fascinant Portrait d’homme de Erich Heckel, un bois en couleur d’une force exceptionnelle

Rembrandt, Autoportrait en train de dessiner, 1648
Rembrandt, Autoportrait en train de dessiner, 1648

L’exposition se terminant avec Ai Wei Wei et les trop célèbres selfies de son interpellation, on ne s’étonne pas que le public soit invité, au moyen d’une installation spécifique, à réaliser son propre selfie, introduit ensuite dans un gigantesque portrait aléatoire formé par la combinaison de toutes les images, ou un autoportrait. Tout cela est bien amusant et pourrait conduire le naïf, obéissant au sous-titre de l’exposition, « de Rembrandt au selfie », à considérer que son dernier selfie mérite  une place au musée… On aurait donc apprécié que le texte d’accompagnement de l’exposition, s’appuyant sur les essais figurant en tête du catalogue de l’exposition, aide le visiteur à faire le départ entre l’autoportrait d’artiste et le selfie de tout le monde. Car s’ils sont bien tous deux des images pour autrui, leurs intentions fondamentales, entre autres choses, sont radicalement différentes.

Cette réserve mise à part, il faut voir cette exposition dont on peut penser qu’elle fera date pour sa richesse et sa diversité. Ces artistes d’un autre temps ou du nôtre, ces visages qui nous regardent, ont quelque chose à nous dire, et pas seulement d’eux-mêmes.

 

P.B

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