Peintres et vilains. Imprimer l'art.

Cette exposition propose de multiplier les perspectives, par une mise en dialogue des collections de l'URDLA avec celles de la Bibliothèque municipale de Lyon.

On ne peut que se réjouir quand la Bibliothèque municipale présente une exposition de quelques unes des gravures marquantes de sa collection et deux fois plus encore quand on comprend que l’URDLA, cette institution lyonnaise, discrète mais efficace, est associée à l’entreprise : la richesse et la variété des collections de l’une et de l’autre promet le meilleur.

Disons-le d’emblée : l’exposition – curieusement appelée « Peintres et vilains » – donne à se régaler effectivement de chefs d’œuvre anciens et de pièces contemporaines fort remarquables. Mais ce bonheur est en partie gâché par sa conception même.  

Donc oui, festin de roi dans des instants de perfection : la Némésis de Dürer à côté de la grande planche de Damien Deroubaix, la petite planche de Dürer et sa copie presque immédiate par Raimondi, La Fuite en Egypte de Rembrandt, beau clair obscur à côté de la manière noire d’Yvonnet, la grande Vanitas 101 d’Ocampo à côté des planches de Schenck ou Vilamena, tout ceci est bel et bon, procure des ravissements poétiques, nés de rapprochements justifiés par le procédé, l’effet ou le sujet. Festin encore de revoir ou de découvrir les travaux d’Yvonnet bien sûr, de Jacqueline Salmon, de Damien Cadio, de René Feurer et d’autres encore. On s’est plongé dans la contemplation de l’énigmatique xylographie de Christian d’Orgeix, Autrement dit 1. Les larges manques dans une des planches de l’Apocalypse ou dans Le Martyre de Sainte Agnès de Dürer, rappellent combien est fragile l’estampe et importe sa conversation, et les rendent plus chères encore.

 

La confrontation est souvent réjouissante donc, émouvante aussi, et parfois « interrogante », comme disait Voltaire. Les commissaires de l’exposition placent en pendant la Némésis ou la Grande Fortune de Dürer et la xylographie contemporaine de Deroubaix, Das Grosse Glück, le second empruntant au premier, outre le titre, l’aile de la figure centrale.  Veulent-ils par là suggérer à quel point nos sens modernes sont infirmes ? Il nous faut en effet une feuille de 1 mètre 60 par 1 m 20, de larges aplats de noir ou des lignes violentes, pour saisir la vision ironique et noire de Deroubaix quand Dürer se contente d’un A4 – comme on dirait aujourd’hui (33 centimètres par 23) – pour montrer la menace que fait peser le rouleau compresseur de la vengeance divine qui va faucher tout ce qui se pense trop heureux dans le monde si humain, et si simple que présente, dans un tour de force de précision, le paysage situé au bas de la gravure ? 

 

Si l’amateur d’estampe y trouve son miel, le grand public semble comme délibérément écarté : une feuille de salle est certes proposée à l’entrée (6 colonnes trop bien remplies sur un A4 en format paysage) mais dans une présentation à décourager la lecture du visiteur pressé venu emprunter ou rendre des livres. Le sous-titre « Imprimer l’art » aurait été préférable au titre choisi, car on n’ose pas imaginer ce qui vient dans les esprits à la lecture du titre « Peintres et vilains », le mot « vilain », même reformulé par « manant », ne devant pas parler à beaucoup. Vouloir aussi, par l’absence d’indications, une déambulation libre devant les œuvres, c’est placer un enfant de 10 ans devant une version grecque et lui dire : « Amuse-toi ». 

 

Mais ce pourrait n’être qu’un reproche finalement mineur si le contenu de l’exposition était en rapport : le titre « Peintres et Vilains », expliqué par la feuille de salle (1), oriente vers une lecture politique de l’estampe et laisse penser que l’on va examiner l’engagement des artistes au sein d’un mouvement social revendicatif. En réalité, l’exposition, en trois parties, part dans plusieurs directions : la première présente les différentes techniques de l’estampe, dans une confrontation heureuse du passé et du présent comme on l’a dit, mais de manière bien incompréhensible pour le néophyte ;  la seconde concerne l’estampe au service de l’illustration et du livre d’artiste, mais le projet initial énoncé dans la présentation – montrer qu’un artiste qui illustre dialogue en réalité avec le texte faisant naître « le livre d’artiste » – n’est pas compréhensible dans ce qui est présenté, en l’absence de guide ; le spectateur se contente de constater que l’estampe sert à la confection de livres d’artistes, (revient le souvenir émerveillé de l’exposition « Peinture et poésie », consacrée au « livre de dialogue » dans ce même lieu en 2002) et a bien du mal à saisir la logique de ce qui lui est présenté ; la troisième curieusement intitulée « Rahan, les âges farouches et les vilains », qui voudrait montrer, selon les commissaires, que l’estampe sert à « la diffusion des messages révolutionnaires ou critiques » a bien du mal à le faire, en dehors de la présentation sous vitrine d’exemplaires de « ça presse », publication régulière de l’URDLA, au contenu  et au discours tragiquement très éloigné de celui des masses populaires et laborieuses, comme on disait autrefois. 

 

Cette exposition qui rend perplexe, trouve son origine sans doute dans le désir sympathique de conjoindre URDLA et BML dans une exposition commune ; mais cette belle idée n’a pas abouti à un résultat probant. Car de quoi s’agit-il ici ? de rendre hommage à Max Schoendorff, fondateur de l’URLA ? de montrer les différentes techniques de l’estampe ? l’utilisation par les artistes contemporains de procédés hérités du passé, voire leur adaptation aux techniques du temps, (même si nos commissaires préfèrent appeler cela « détournement » ou « interrogation ») ? l’emploi de l’estampe au service de révoltes populaires ? Pour témoigner de la vitalité de l’estampe, malgré sa mort annoncée depuis les années 90, on pouvait espérer une présentation plus efficace. Quoi qu’il en soit, on peut douter que cette exposition serve la volonté de la BML de s’ouvrir à ses différents publics.

 

1 La feuille de présentation précise que Max Schoendorff, graveur bien connu et longtemps président de l’URDLA, citait souvent le livre de Maurice Pianzola, Peintres et vilains, publié en 62, qui raconte comment les peintres-graveurs du XVIème siècle, ont témoigné du mode de vie des pauvres dans l’Allemagne des années 1500 et des aspirations d’une révolte populaire, durement réprimée en son temps.

 

Exposition Peintres et vilains, Imprimer l'art,

Bibliothèque de la Part-Dieu,  du 9.02 au 30.04.2016

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